2004

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 Marie-Ange

video Installation

 

This installation explores two interrelated questions: How can a sculptor, whose practice is based on the three dimensional forming of images approach video as a form of material making and touching? Secondly, how can an existing work

of sculpture, from another time and place, be resuscitated and revivified through a film medium and through a form of words?

The installation is comprised of a DVD split screen projection of a plaster sculpture by Jean-Antoine Houdon of Madame Houdon (1786, Louvre Museum) and the close-ups of the letters and words of a text by Jean-Luc Nancy written to accompany images of the sculpture; a plaster slab that have been set with the water from the Seine; and paper printed with text. The plaster contains air bubbles, scratches and marks caused by accidents of the casting process. The video acts as a way of recasting or making anew the image of the portrait of Madame Houdon. The camera, held against my body, animates the frozen stillness of the sculpture with the rhythm of my breath. A carefully modelled mouth, a smile, set for centuries in plaster, flickers and trembles as the camera focus fails and readjusts. Light spills across a cheek, under her chin then down her neck. A forehead glows as the moon. The lens traces fractures and stains along the white plaster. Reflections – windows of the Louvre, the sky, marble portraits of aristocrats across the room – move in and out of focus on her plaster skin. Resonating with the echoes of visitors voices, her smile fills the room. The same filming process animates the text.

These fragments of dust, sound, and light – the momentos of the day surrounding the sculpture- gather in the image projected onto the plaster slab. From frozen plaster to shifting light she returns through the screen to her material origin. To the left, fragments of the text ‘Marie-Ange, Elizabeth’ by Jean-Luc Nancy move in and out of focus as shadows of birds and sunlight flicker behind the words. Light and shadow pass beneath and beyond the image of the sculpture and the image of the text.

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MARIE-ANGE, ELIZABETH

 

Au milieu de l’espace immobile et de la mémoire figée d’un  musée, elle sourit nuit et jour, dans l’obscurité comme dans la lumière. Elle sourit dans le jour levant encore libre de visiteurs et dans la foule des après-midi. Elle sourit sans discontinuer, sans jamais refermer ses lèvres entrouvertes et presque retroussées sur une rangée de dents. Presque des lèvres d’animal qui pour un peu se relèveraient en babines et ne seraient pas loin de pouvoir mordre une petite proie, une souris qui viendrait à passer, une souris qui sourirait, prête à mordre dans quelque miette  ou dans l’image d’un fantôme qui se promènerait dans les salles vides. Mais ce fantôme est précisément celui de Marie Ange Cécile Langlois, épouse de Jean-Antoine Houdon, sculpteur.

Comment une statue peut-elle sourire ? Sourire n’est pas un état, moins encore que rire ou que pleurer. Sourire est un passage, un geste fugitif, une esquisse, une ébauche. Le sourire de Marie-Ange donne à toute sa sculpture le caractère de l’ébauche. Elle est encore devant nous comme humide dans sa terre fraîchement modelée, à peine dégagée de ses linges mouillés dont la légère sueur brillerait sur cette lèvre soulevée comme au bout de la tresse défaite ou bien sous l’arc des sourcils que fait lever le mouvement du sourire.

Mais encore une fois, où est ce mouvement ? Où se mobilise-t-il dans cette immobilité ?  Partout, de l’épaule aux paupières, dans les fossettes et dans la légère traction qui remonte les joues vers les ailes du nez, partout le sourire bouge, ébranle, émeut la masse légère du plâtre, et de telle façon que celui-ci vient s’entrouvrir sur ce que son épaisseur dissimule et que nous savons être une âme, un esprit, comme on voudra dire, une pensée, presque une distraction peut-être. Nous le savons, oui, nous le savons bien que dans ce creux que laisse deviner la commissure des lèvres se loge toute l’âme de Marie-Ange. Nous le savons mais ce savoir ne nous sert de rien car son sourire ne va pas plus loin qu’à nous laisser flotter sur le seuil de ce savoir comme de cette bouche et de son âme.

Bien d’autres bustes autour d’elle sourient dans la vapeur impalpable du musée, comme Madame Adelaïde et la Comtesse de Jaucourt ou Sabine Houdon et Benjamin Franklin aussi bien que Buffon. Les créatures de Jean-Antoine sourient volontiers, elles livrent volontiers une humeur de léger amusement ou bien une finesse d’esprit. Même la Diane chasseresse sourit, mais toutes et tous sourient les lèvres closes et nul ne laisse voir ces dents qui s’avancent imperceptiblement  sur la lèvre inférieure de Marie-Ange et qui nous en font éprouver la pulpe comme ne le fait nulle autre statue sinon le buste de Sophie Arnoud, la comédienne, qui entrouvre des lèvres prêtes à exhaler un soupir ou à recevoir un baiser, cependant qu’un peu plus loin les lèvres de Cicéron s’entrouvrent elles aussi mais pour remplir bientôt, on le devine, leur office oratoire.

Marie-Ange ne va pas parler, elle ne va pas non plus soupirer ni donner ou recevoir un baiser. Elle sourit à son sourire même. Elle le tient suspendu sur lui-même, égayé de lui-même et de cette immobilité où il se laisse saisir par le désir de Jean-Antoine qui lui-même, à n’en pas douter, est saisi par lui. Jean-Antoine essaie d’un même mouvement de saisir Marie-Ange et de se dessaisir pour elle de sa maîtrise de sculpteur, certainement  aussi de cette autorité que l’homme de ce temps détenait comme par nature.

Cette femme sourit d’échapper au pouvoir qui la façonne et à l’autorité qui régit sa place et son allure. En souriant elle s’échappe doucement du plâtre et du musée. Elle laisse seulement flotter son sourire comme le fait le chat d’Alice. Elle aussi, Marie-ange, elle vient de l’autre côté du miroir et des grandes fenêtres à travers lesquelles on discerne la lumière de l’Ile de France. Il vient de là, ce sourire, il vient d’un sourire enfoui derrière les façades de Paris et sous les eaux de la Seine. Plus tard, en effet, bien longtemps après que Marie-Ange et Jean-Antoine auront quitté ce monde, on trouvera dans ce fleuve une noyée souriante, une inconnue dont l’image imprimée dans la cire d’un masque mortuaire troublera plus d’un poète adolescent et peut-être quelques philosophes mûrs.

Comme l’inconnue dans les eaux de la Seine, Marie-Ange flotte dans la lumière incertaine du musée : quel qu’y soit l’éclairage, en effet, un musée diffuse toujours en lui-même un halo d’incertitude, une brume ou simplement une distance qui brouille le regard de manière impalpable. Nul ne sait où il est, ici, ni le visiteur, ni le visité. Marie-Ange se sait visitée par tant de gens qui ne la connaissent pas, dont beaucoup ne la regardent pas, dont plusieurs se tournent plutôt vers le sein de Sophie Arnoud ou vers le charme des enfants. Elle sourit de leur curiosité convenue et de la distraction de beaucoup d’autres.

Passe une femme, du nom d’Elizabeth, qui rend à Marie-Ange son sourire, qui lui prend son sourire dans une caméra et le lui rend dans un autre halo, dans une aura numérisée qu’elle a été chercher au fond du fleuve et dont elle lave longuement l’écran sur lequel le sourire se laisse devenir plus proche et plus lointain, plus inquiétant, plus immobile, toujours sans fin revenant en lui-même tout sonore des passages et des rumeurs de la foule affairée, mais parfois, presque imperceptiblement, découvrant vers nous des dents de jeune carnassier.

Jean-Luc Nancy

MARIE-ANGE, ELIZABETH

Jean-Luc Nancy

In the midst of the still space and fixed memories of a museum, she smiles night and day, in darkness as in light.  She smiles in the arising day still free of visitors and in the crowd of afternoons.  She smiles without discontinuing, without ever closing her half-opened lips, almost rolled up over a row of teeth.  Almost the lips of an animal, which for a while would be raised in a snarl ready to bite a small prey, a passing mouse, a smiling mouse, ready to bite into some crumb or into the image of a phantom wandering the empty halls.  But this phantom is precisely that of Marie Ange Cecile Langlois, spouse of Jean-Antoine Houdon, sculptor.

How can a statue smile?  Smiling is not a state, even less than laughing or crying.  Smiling is a passage, a fugitive gesture, an esquisse, a draft.  Marie-Ange’s smile gives to the whole sculpture the character of a draft.  She remains before us, as if moist in her freshly modelled clay, barely free of its wet rags and whose light perspiration would shine on a lip raised as if on the end of her unplaited tress or else under the arc of eyebrows lifted by the motion of a smile.

But once again, where is this movement?  Where in this immobility does it mobilise itself?  Everywhere, from shoulder to eyelid, in dimples and in the light traction which raises cheeks towards the wings of a nose, everywhere the smile budges, trembles, unsettles the light mass of plaster, so that it comes to part what its thickness dissimulates and that we know to be a soul, a spirit, as we might like to say, a thought, maybe almost a distraction.

We know it, yes, we know well that in this hollow that the corner of the lips leaves us to imagine, comes to lodge the soul of Marie-Ange.  We know it but this knowledge is useless to us because her smile goes no further than to leave us hovering on the threshold of this knowledge as of this mouth and of its soul.

Many other busts around her smile in the impalpable vapour of the museum, like Madame Adelaïde and the Comtesse de Jaucourt or Sabine Houdon and Benjamin Franklin as well as Buffon.  Jean-Antoine’s creatures smile gladly, they deliver gladly a humour of mild amusement or else a fine wittiness.  Even Diana the hunter smiles, but all of them smile with closed lips and none allows to be seen these teeth which advance imperceptibly on Marie-Ange’s lower lip and which bring us to an experience of the pulp like no other statue, apart from the bust of Sophie Arnoud, the actress, who parts lips ready to exhale a sigh or to receive a kiss, while a little further on, the lips of Cicero also part but to shortly perform, we imagine, their oratical office.

Marie-Ange will not speak, neither will she sigh nor give or receive a kiss.  She smiles at her smile itself.  She holds it suspended on itself, enlivened from itself and from this immobility wherein it lets itself be seized by the desire of Jean-Antoine who is himself, without doubt, seized by it.  Jean-Antoine tries in the same movement to seize Marie-Ange and to unseize himself of his sculptor’s mastery for her sake, and certainly also of this authority that a man of his time would have possessed, as if naturally.

This woman smiles that she might escape the power that fashions her and the authority that governs her place and her allure.  In smiling she softly escapes the plaster and the museum.  She just leaves her smile floating like a Cheshire Cat.  She also, Marie-Ange, she comes from the other side of the mirror and the large windows, across which we see the light of the Ile de France.  It comes from there, this smile, it comes from a smile buried behind the facades of Paris and under the waters of the Seine.  Later, actually long after Marie-Ange and Jean-Antoine will have left this world, a smiling drowned woman will be found in this river, an unknown whose image imprinted in the wax of a mortuary mask will trouble more than one adolescent poet and maybe a few mature philosophers.

Like the unknown woman in the waters of the Seine, Marie-Ange floats in the uncertain light of the museum : in fact, whatever the lighting, a museum always disperses into itself a halo of doubt, a haze or simply a distance which impalpably blurs the gaze.  No one knows where it is : here, neither the visitor, nor the visited.  Marie-Ange knows herself visited by so many people who do not know her, among whom few look at her, many of whom turn rather towards the breast of Sophie Arnoud or towards the charm of children.  She smiles at their polite curiosity and at the absent-mindedness of many others.

Comes a woman, by the name of Elizabeth, who returns to Marie-Ange her smile, who takes the smile from her in a camera and returns it to her in another halo, in a digitised aura that she has sought in the depths of a river and with which she washes for a long time the screen on which the smile allows itself to become nearer and farther, more troubling, more immobile, always without end returning into its sonorous self the passing and the rumours of the busy crowd, but sometimes, almost imperceptibly, revealing to us the teeth of a young carnivore.

Translated by Michael Tawa

 

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